Itinéraire martial

Mon rapport personnel avec les arts martiaux est passé par le chemin qu’avait tracé Bruce Lee.

En effet, j’ai traversé l’adolescence à la découverte de mon potentiel physique et mental. J’éprouvais un grand besoin de me dépenser physiquement et c’est ainsi que parallèlement à une carrière de gymnaste à l’artistique, je faisais mes débuts dans les arts martiaux et plus particulièrement dans le judo. J’y avais été entraîné par un de mes camarades de classe. Six mois plus tard, je donnais mon congé au club, car cette discipline ne correspondait pas vraiment à mes attentes.

 

Alors, toujours gymnaste, je faisais une entrée percutante à travers le karaté. Un peu plus adapté à ma quête de l’art idéal, je trouvais quand-même cette discipline un peu rigide à mon goût et après une année je décidais d’entreprendre une nouvelle démarche, vers un art nouveau, le Viet vo Dao.

La tenue, ( Kimono noir avec col Mao) me saillait à merveille et le côté "aérien" et spectaculaire des coups de pieds correspondait somme toute à mes attentes du moment.

A la suite d’un changement d’horaire des entraînements, j'ai du renoncer avec regrets au Viet vo Dao car les entraînements étaient à la même heure que ceux de la gymnastique artistique et qu’il était hors de question d’arrêter ma carrière de gymnaste. Puis je découvris une nouvelle école de Kung-fu dont les horaires correspondaient à mes "plages" de liberté.

C’est donc à cette époque que je pouvais enfin partager l’art de combattre et de ne pas combattre de mon guide spirituel du moment (Bruce Lee). Il m’arrivait fréquemment de rester à plusieurs séances de suite d’un film de Bruce Lee au cinéma. J’étudiais ses déplacements, ses positions, ses coups favoris. A l’entraînement, j’essayais de mettre en pratique ce que j’avais visualisé au cinéma. J’avais tout juste dix huit ans et une condition physique redoutable ! La gymnastique artistique m’avait apporté la souplesse, l’équilibre, la force, l’agilité, le sens des réflexes et le goût de l’effort et le dépassement de soi.

 

Entre les études, la gymnastique, le kung-fu et la musique, car il faut bien dire que c’est également pendant cette période que je m’essayais à la guitare et que je composais mes premières chansons pour le plus grand plaisir de mes copains et copines de classe. Mon statut de sportif d’élite faisait de moi un élève privilégié et mon contact avec les "filles" l’était également. Il me semble même pouvoir dire aujourd’hui que cette période de ma vie était exceptionnelle. Il m’arrive parfois même de la regretter.

 

Mon diplôme en poche, l’armée mis un point final et au combien brutal à ces années de travail et de bonheur. En effet, la rupture avec le monde scolaire, l’uniforme et ses nombreuses contraintes et aberrations ont mis fin avec une violence terrible à cet esprit libre et passionné qui m’habitait. Je mis plusieurs mois à me remettre physiquement des blessures morales et physiques que j’avais essuyées lors de mon passage à l’école de recrue.

 

Puis vint le moment de l’entrée dans la vie professionnelle. Je suivis une formation de moniteur fitness à Genève puis à Zurich. Parallèlement, je continuais la gymnastique artistique et la musique. Les contraintes d’horaire imposées par l’activité professionnelle m’ont alors obligé de cesser le kung-fu après six ans de fidélité. La seule possibilité qu’il me restait alors compte tenu des horaires, c’était le full contact. Certes, j’en avais entendu parler, mais cette discipline ne me plaisait pas vraiment, cette manière de combattre tenait plus du règlement de compte que de l’art de combattre pour moi.

J’étais donc plein de préjugés à l’égard du full contact à cette époque ! Lors de mon premier entraînement, je pu en avoir réellement la confirmation car sans formation particulière à cette forme de combat, mon entraîneur (champion d’Europe du moment) n’avais visiblement pas d’autre objectif que de me faire tâter du K.O. mais c’était mal me connaître, et c’est avec une rare violence que nous avons lutté. Mon intrusion dans le monde du full contact a été de courte durée car je n’y suis resté que quelques semaines.

 

Je continuais à m’entraîner seul ou avec des amis pendant deux ans en utilisant l’ensemble de mes acquis en matière de combat dans l’espoir de pouvoir mettre au point une discipline personnelle. Ce n’est qu’en 1987 lorsque j’ouvris mon premier fitness que je décidais d’inclure au programme des cours officiels le full contact. Il faut dire que la prof de gym que j’avais engagée, était mariée avec un ami qui était ceinture noire de full et d’accord de surcroît de dispenser les cours au club.

Très vite je suivis avec succès la progression qui mène à l’obtention de la ceinture noire première Dan. C’est ainsi également que je repris la section et que je devins l’unique entraîneur des Red Tigers. C’est donc à ce moment que je me suis essayé à la compétition et que je remportais mon premier titre. Onze compétitions (et onze victoires) plus tard à la suite d’un combat qui s’était soldé par une blessure à l’oeil gauche, je décidais de mettre un terme à ma carrière de compétition et de me concentrer sur l’enseignement.

 

C’est également pendant cette période que je rencontrais le président de la fédération mondiale I.S.K.A. Cette rencontre allait me permettre de m’investir encore plus au sein de la fédération car j’ai reçu une formation de juge international. C’est ainsi que j’ai pu participer en tant que juge à des championnats du monde professionnels. Cet aspect du full contact parfois un peu flou fait partie intégrante du monde impitoyable de la compétition.  Puis, je reçu ma deuxième Dan à l’occasion de mon engagement personnel à la fédération en tant que juge arbitre.

En septembre 1996 après six mois de travail de réflexion, j’ai pu mettre au point un système de passage de grade (ceintures) unifié entre les disciplines du full contact, semi-contact, kick boxing, boxe thaïlandaise, permettant au pratiquant d’obtenir d’une manière progressive et pyramidale un grade de ses quatre disciplines unifiées.

Pour cet engagement, j’ai été promu au grade de quatrième Dan et mon système a été adopté dans un premier temps pour tous les clubs de Suisse affiliés.

 

Constatant des effets intéressant sur le comportement de certains de mes élèves, notamment sur le plan d’une baisse sensible du niveau d’agressivité pendant les rounds, je me suis consacré au présent travail de recherche en proposant un "apprivoisement" de la violence à travers la pratique d’un sport de combat, plus précisément ici, le full contact.

Les arts martiaux et les sports de combat d’une manière plus globale ont été tout au long de ma vie une sorte de fil conducteur, tant au niveau philosophique qu’au niveau de la condition physique et des rencontres.

Cette découverte instinctive de départ m’a poussé de plus en plus vers une réflexion profonde. En effet, ce qui était tout d’abords une pratique sportive devenait petit à petit un support à la relation avec l’autre en utilisant les échanges de coups comme terrain d’expression.

C’est donc pour ma part avec une certaine logique que de plus en plus des liens sont apparus entre une pratique des jeux de combats et un véritable travail social en profondeur avec des personnes dont certains disent qu’elles sont violentes. C’est dans cette direction que je me propose de vous exposer les différentes étapes de mon expérience de terrain.

 

Liens entre la pratique sportive et le travail social de rue :

Tout d’abord lorsque je parle de travail de terrain, il est important de se rendre compte qu’il implique plusieurs étapes. La première est le travail de rue qui est un travail dit "extra-muros" c'est-à-dire qu’il consiste à établir des liens, des connexions, du travail relationnel avec des jeunes qui sont dans la rue et qui tentent de s’approprier le domaine publique en affirmant leur pouvoir sur certaines zones ou quartiers. Cette population cherche à s’identifier à une "génération urbaine" désireuse de créer ses propres lois au travers d’actes de déprédations de biens, de violence verbale, physique, de trafic et de surconsommations  de toutes sortes.

 

Cette attitude empreinte d’un sentiment de toute puissance n’est dans la pratique,  que rarement remise en question et tente à se développer de plus en plus en contribuant largement au sentiment d’insécurité dans lequel nous évoluons actuellement.

Cela fait maintenant une dizaine d’années que j’ai démarré ces projets de travail en lien avec les jeunes de mon village, qui avec le temps est devenu maintenant une ville de dix mille habitants. Dans cette entreprise colossale et sans ménagement je me suis senti souvent seul et en décalage avec les pouvoirs politiques en charges de la jeunesse.

 

Par exemple, pendant cette dernière décennie, il m’a fallu faire face dans les premiers temps, à de violentes bagarres opposant des jeunes du quartier à d’autres d’une cité voisine dont certaines se terminaient à coups de couteaux, de cutters, de coups de bouteilles, de poings américain, de coups de battes de baseball, mais également de spray lacrymogène ou au poivre, d’appareil à décharges électriques paralysantes et de pistolet à plombs ou à grenailles.

En quelques années la consommation tant en quantité qu’en nombre de consommateurs et de plus en plus jeunes a augmenté d’une manière impressionnante aussi bien au niveau du cannabis, que de l’alcool. Le racket en bande organisée, les viols, tentatives de viol, les tentatives de suicides les ruptures de toutes sortes, les cambriolages, les déprédations en tous genre ont jalonné mon parcours professionnel de terrain ces dernières années. Voilà à quoi j’ai été confronté dans un village à la tranquille sérénité médiatique.

 

Il m’est important de rajouter également, que toutes ces situations ne doivent pas occulter l’essentiel de mon activité qui est d’être en lien également avec la grande majorité des jeunes qui sont dans des processus tout à fait satisfaisants… Même si les situations décrites plus haut sont marginales, elle demeurent inquiétantes et nécessitent une reconnaissance et un soin particulier.

La deuxième étape, consiste une fois le lien établi, à créer des ponts afin de réintégrer  certains jeunes dans les structures associatives ou institutionnelles afin d’éviter au maximum les ruptures sociales et les voies de marginalisations. Cette seconde étape est importante car la présentation des projets et la cohérence des acteurs permettra ou non l’adhésion du jeune dans un rapport de confiance.

La multiplicité des occasions de rencontres avec cette population est une des composantes essentielle à son devenir. En effet, en créant des petites structures telles que :

 

  • locaux en "gestion accompagnée"

Mise à disposition dans un local d’un espace permettant à un groupe de jeunes limité, d’expérimenter la vie associative en adhérant à un concept de convention de partenariat sous la forme d’un contrat de confiance associant la mairie, les jeunes, leurs parents et l’éducateur responsable (moi-même en l’occurrence). Des horaires sont établis ainsi qu’un règlement qui devra non seulement être respecté par les jeunes responsables conventionnés, mais également par leurs invités. Un moniteur d’encadrement est à disposition des jeunes pour les aider dans la gestion de l’espace et des conflits ou projets qui pourraient émerger. Le moniteur est également un relais important entre les jeunes et les partenaires du réseau institutionnel. Cette action permet un fonctionnement intéressant aux jeunes capables de souscrire à des règles et à en respecter les codes. Cela s’adresse donc à une catégorie de jeunes et il est important donc de développer également d’autres structures pour ceux qui nécessitent une autre forme d’écoute et de prise en charge.

 

  • Des lieux d’accueil "libres"

Mise à disposition d’un espace dans un local d’accueil avec buvette, baby foot, billard, télévision etc… Ces lieux sont tenus par des professionnels de l’animation socioculturelle, et ont un mode de fonctionnement selon un règlement et une charte de proximité respectant l’anonymat de ceux qui les fréquentent.

 

  • Un bus itinérant se déplace également sur des sites ou des rassemblements de jeunes perturbent le voisinage. Il a pour mission d’aller à leur rencontre en leur offrant du thé ou du café et en établissant des liens. Il arrive parfois également que les professionnels du bus interviennent pour calmer des situations chaudes comme des bagarres entre jeunes de cités  voisines… Il peut également servir de relais entre les jeunes et les institutions.

 

Une fois les liens établis, il m’a paru important de construire des projets permettant à certains de ces jeunes de retrouver une place valorisante dans cette société "excluante et stygmatisante" en leur permettant d’explorer des liens intergénérationnels avec des plus petits à travers la co-animation d’anniversaires d’enfants le mercredi après-midi. Cela leur rapporte un peu d’argent et il a souvent plus de valeur car il est considéré comme de l’argent "propre". Un autre projet très intéressant dans cette même optique, consiste en l’organisation de week-end aéré dans un chalet de montagne. Une dizaine d’enfants sont pris en charge par deux éducateurs professionnels, deux ados co-animateurs et un parent bénévole. Au rythme d’un week-end par mois ainsi que deux ou trois camps  dans l’année durant les vacances scolaires, cette expérience permet de développer des liens beaucoup plus important compte tenu de la durée non seulement  en temps et également dans l’acquisition de compétences. En effet, les deux jeunes ados (min 16 ans) reçoivent une attestation de participation et un bilan de compétences après chaque week-end, leur permettant ainsi de renforcer et développer leurs points forts et aussi d’améliorer leurs points faibles.

  • Le dojo "espace et cadre de combat socio-éducatif et thérapeutique"

 

C’est bien de cela dont je vais abondamment parler à présent car il constitue l’essentiel d’une passion et d’une recherche sur les fondement de la violence, riche de vingt ans d’expérience, de victoires et de défaites, mais au-delà de d’un aspect belliqueux au pouvoir destructeur, au-delà du fatalisme du passage à l’acte, logé dans un profond paradoxe, il apparaît à la lumière que dans cet espace ou la violence retrouve un véritable droit d’expression, que celui qui en est porteur ou victime peut changer son rapport avec elle-même et permettre par là même de transmuer son énergie destructrice en  potentiel humanisant.

 

Les trois axes de travail du groupe d'entraînement des RED TIGERS :

Le premier axe se situe au niveau du groupe de base des pratiquants.

Il est composé actuellement d’environ 70% de membres ne posant pas de problèmes particuliers si ce n’est la gestion "normale" des comportements légèrement agressifs lors de certains cours.

Ce groupe constitue la référence solide de la partie socio-éducative.

 

Le deuxième axe se greffe autour du groupe de base.

Il est constitué d’environ 20% de jeunes ayant des troubles du comportement parfois important avec de nombreux passages à l’acte aussi bien en tant que "victime" qu’en tant que "bourreau".

Ces jeunes m’ont été envoyés soit par des professeurs, des parents, des pédiatres mais rarement en fonction d’une démarche individuelle, volontaire et personnelle. Ils sont directement intégrés dans le groupe de base mais font l’objet d’attention particulière et c’est avec l’aide du groupe que le travail d’intégration va porter ses fruits. En outre, le suivit se situe également en dehors des cours sous la forme d’entretiens individuels, ou avec un ou les deux parents.

 

Le troisième axe est purement thérapeutique.

Il concerne environ 10 % des membres. Ces jeunes sont envoyé pratiquement exclusivement par les institutions telles que : Protection de la jeunesse, foyer, assistantes sociales, maison de quartiers, inspectrices d’écoles en divisions primaires et autres. Après un ou plusieurs entretiens préalables, il s’agit de déterminer sous la forme d’une analyse, les objectifs thérapeutiques afin de  vérifier la pertinence et la justesse de l’indication. Lors des premières séances individuelles qui peuvent être filmées, on pourra se risquer à déterminer le focus thérapeutique de l’enfant ou du jeune. Lorsque l’enfant ou le jeune a pu s’adapter de manière satisfaisante à l’espace thérapeutique, il lui est proposé ensuite de rejoindre le groupe de base afin de consolider ses acquis. Cet outil peut également être utilisé lors de la formation des moniteurs et plus particulièrement lors de problèmes de gestion de conflits dans lesquels ils se trouvent en difficultés majeures. En effet, il est important que l’instructeur ne se laisse pas piéger lui-même dans un pattern dysfonctionnel, l’engageant dans une violence symétrique dont il aura le plus grand mal à sortir.  

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